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Cogestion: Audition au Parlement Wallon 6/11/12

Audition Parlement Wallon 6/11/12 – Cogestion

 

      
Merci Madame la Présidente.

Je bondis sans plus tarder sur ce que l’interlocuteur précédent de la CGSLB considère
comme, je cite « les écueils à la cogestion liés au cliché des
syndicalistes de combat englués dans leur culture d’opposition » pour
donner le point de vue de la FGTB Métal sur le thème de la cogestion

 

Je ne dispose pas d’une présentation power point, mon intervention étant plus politique

 

J’aborderai dans un premier temps les raisons pour lesquelles la FGTB ne s’inscrit pas dans la
cogestion et privilégie le contrôle ouvrier

 

Je reviendrai ensuite sur la nécessité d’améliorer la démocratie économique et sociale,
notamment en matière de procédures de concertation

 

J’évoquerai enfin quelques enjeux soulevés par la sidérurgie, qui a suscité ce débat, en évoquant
le droit de propriété, le droit d’alerte et en citant également l’expérience de la CECA

 

Mon intervention ne sera donc en aucun cas un plaidoyer pour la cogestion, mais il me semblait
important de répondre à l’invitation dans le cadre de ce débat afin de relayer au niveau du parlement l’avis et le positionnement de la FGTB en la matière. Je pense qu’il est sage d’éviter toute interprétation erronée en ce qui concerne la cogestion (qui pourrait éventuellement laisser croire que le terreau est propice pour implémenter le processus).

 

Je rappelle que la FGTB métal est largement majoritaire en Wallonie.

 

L’objectif de mon intervention n’est pas de retracer l’histoire du mouvement ouvrier ou de passer
en détail les positions de structures ayant traité de ce thème, de la charte de Quaregnon en 1894 à la déclaration de principes de la FGTB de 1945 en passant par des Congrès bien plus récents, mais bien de mettre en lumière pourquoi les fondements mêmes de la FGTB sont en totale opposition avec la cogestion, mais au-delà même des positionnements idéologiques, pourquoi l’évolution récente de notre société explique l’opposition exprimée par la FGTB aux principes mêmes de la cogestion

 

Sur le plan idéologique, ce ne sera une surprise pour personne de rappeler que la FGTB se reconnait dans la lutte des classes, s’inscrit dans un combat de classe et vise à une transformation radicale de la société capitaliste en une société plus juste et plus solidaire ; certains y ont renoncé, pas la FGTB !

 

Sur base de ces fondements, en fonction de cette volonté de changement de société, il n’est pas
possible de s’inscrire dans un système de cogestion, qui implique par définition une acceptation du système capitaliste, en cherchant dans le meilleur des cas à tenter d’en lisser les aspects les plus rugueux, mais pas d’en changer

 

L’évolution récente mais le résultat également des 30 dernières années de politiques libérales nous montrent que la seule voie possible dans ce système promu par la cogestion, sous pression de l’Allemagne notamment, est une évaporation progressive de tous les acquis sociaux sous le rouleau compresseur des intérêts du capital. Et depuis 2007, le rouleau compresseur accélère sa course !

 

La logique mortifère de compétitivité, cette course insensée à l’Etat qui offrira les conditions
sociales les plus minimalistes, les conditions de flexibilité les plus tordues, à celui qui crèvera en dernier, nous montre qu’au-delà de l’idéologie pure, la logique capitaliste est une voie sans issue

 

La seule voie envisageable pour la FGTB, afin de sortir de cette impasse, et encore une fois
en nous basant sur des éléments concrets et objectivement mesurables sur base notamment des enseignements de la crise (qui devrait durer encore au moins 5 ans selon les déclarations de Merkel de ce WE, en tous cas si on ne sort pas des voies austéritaires préconisées), donc la seule voie envisageable est un refus de s’inscrire dans ce système, refuser d’accompagner la misère, mais au contraire de tendre vers une transformation sociétale profonde. Ce que la cogestion ne permet en aucun cas !

 

En résumant de manière quelques peu provocatrice ma conception de la cogestion, je dirais que si certains avaient dans l’idée de vouloir réintroduire l’esclavagisme, la cogestion permettrait uniquement de négocier le poids des chaines. Et ce n’est pas demain la veille que la  FGTB s’inscrira dans cette voie !

 

Pour bien appréhender la position de la FGTB concernant la cogestion, il faut bien comprendre que la FGTB se revendique comme un contre-pouvoir ; c’est inscrit dans nos statuts et profondément ancré dans nos positionnements ; un contre- pouvoir à tous les niveaux, de l’entreprise à l’ensemble des gouvernements dans les différents niveaux de pouvoir

 

La FGTB, plutôt que d’entrer dans la cogestion, s’inscrit dans ce que nous appelons le Contrôle Ouvrier (lire classe ouvrière), qui permet aux organisations syndicales de garder leur autonomie par rapport au patronat afin d’adopter une position critique à l’égard de l’ensemble des informations qui organisent le fonctionnement de l’entreprise et plus généralement de l’économie et de la société. Et ce afin de défendre les intérêts des travailleurs
et proposer des alternatives à l’exploitation organisée à leur encontre.

 

L’antagonisme qui se marque entre la cogestion et le contrôle ouvrier s’explique notamment par le
fait que nous considérons à la FGTB que les richesses sont créées par les travailleurs, pas par les employeurs ou les actionnaires

 

Encore une fois, nous nous basons sur des éléments objectifs, et pas par dogmatisme pour
affirmer cela. Si on fait le compte des Milliards qui ont servi à renflouer les banques sur le dos des travailleurs (24 milliards nets selon la cour des comptes, sans compter les 5 à 7 milliards à trouver encore pour Dexia), les 328 milliards d’aides autorisées par l’Europe à l’Etat Belge entre 2008 et 2010
pour aider les organismes financiers (et on sait avec l’affaire Dexia que les garanties peuvent être activées, avec 44 milliards qui planent au-dessus  de nos têtes), les centaines de milliards selon
le Bureau fédéral du Plan qui ont servi uniquement à rembourser les intérêts de la dette publique suite à ce hold-up magistral qui a consisté à interdire aux banques centrales de prêter directement aux états, mais à les contraindre à devoir prêter à taux bas aux banques privées, pour que ces dernières puissent re prêter à taux élevés aux états et en vider les caisse sur le dos des travailleurs ; donc si on fait le compte de ces centaines de milliards détournés des poches des citoyens dans celles des actionnaires, on revoit son point de vue sur l’origine de la création des richesses et cela justifie
amplement la vision de la FGTB qui défend que ce sont les travailleurs qui créent les richesses et personne d’autre !

 

La FGTB ne peut donc objectivement s’inscrire dans la cogestion !

 

Je vous rejoins néanmoins sur le fait qu’il soit indispensable d’améliorer considérablement la démocratie économique et sociale. Le contrôle ouvrier défendu par la FGTB s’inscrit directement dans cette voie

 

Croire que la cogestion aurait empêché Mittal de condamner le chaud à Liège ou Duferco/NLMK
de fermer Carsid ou de dépiauter La Louvière ou encore Ford de fermer Genk est une aberration totale ; pouvoir imaginer cela une seule seconde, c’est faire complètement abstraction des
réalités vécues dans les entreprises
 : les décisions dans les multinationales sont prises bien loin des sites de production, les directions locales étant réduites au rôle de simples exécutants de missives envoyées via blackberry

 

Une des causes du problème, au-delà du fondement même du système capitaliste, réside justement
dans l’inconsistance d’un certain patronat en matière de politique industrielle, pressés uniquement dans des logiques financières, et donc dans la dilution des vrais entrepreneurs disposant
de projets de développement économique (et donc social) dans nos Régions !

 

Un autre élément essentiel est la question du droit de propriété soulevé par ce débat. La cogestion n’aurait rien sauvé du tout, les autorités mesurant leur incapacité à faire face à des multinationales
bien plus puissantes que les Etats et donc à fortiori bien plus puissantes que les délégations syndicales en place, même dans les organes de gestion. Mais le vrai problème est bien celui de savoir comment la Région peut reprendre les rênes quand ses intérêts sont mis gravement en
danger
. Je rappelle qu’en 2008, à l’initiative de la FGTB, tous les partis représentés ici ont signé une charte reconnaissant la sidérurgie comme la colonne vertébrale de la Wallonie. Quels sont les moyens dont dispose la Région lorsqu’une multinationale lui brise la colonne vertébrale ? Proposer la cogestion en guise de fauteuil roulant ? Non !

 

Puisque l’expression est à la mode et reprise à toutes les sauces, à savoir qu’il faut
« briser les tabous », le droit de propriété des moyens de production doit pouvoir être remis en cause lorsque les intérêts d’une Région sont gravement mis en danger !

 

Un des intérêts de ce débat au Parlement réside effectivement dans la nécessité de renforcer la démocratie économique et sociale, en allant vers un renforcement des procédures d’information/consultation et de concertation au sein des entreprises.

Ceux qui défendent la cogestion mettent parfois en avant le fait que cela permettrait de
disposer de l’information suffisamment tôt que pour pouvoir réagir avant les séismes. C’est totalement faux, ou alors au détriment d’un autre site, dans cette logique de compétitivité qui pousse à faire crever les voisins pour garder des parts de marché. Logique que nous dénonçons !

 

Croire que Ford à Détroit va donner l’information au CA de Genk pour lui permettre de
réfléchir à un plan B est illusoire ; ils vont juste placer les syndicats devant un choix entre la peste et le cholera, comme Opel d’ailleurs l’a fait à Anvers avec le fameux Plus/minus conto (qui a modifié la loi sur la flexibilité pour tout le pays, soi-disant pour octroyer la production de l’astra à Opel
Anvers, pour ensuite fermer le site une fois que la loi était passée). Donc la cogestion ne changerait rien !

 

Quand les défenseurs de la cogestion avancent le fait que ce système permet de désosser les entreprises en douceur, est-ce qu’il s’agit vraiment de la voie à suivre ? Pas pour la FGTB !

 

Si la volonté réelle est d’améliorer la démocratie économique et sociale dans l’intérêt des
entreprises et des travailleurs, dans l’intérêt général de la Région, chose pour laquelle la FGTB est demandeuse, cela doit se faire dans une voie qui permette aux travailleurs de réagir plus rapidement, en gardant leur autonomie. Une voie qui permette aux travailleurs de disposer d’un droit d’initiative anticipé par rapport à la  situation actuelle en cas de craintes par rapport à l’emploi.

 

La Loi renault est un échec ; il faut le reconnaitre. Elle permet tout au plus de gagner un peu de temps pour discuter du plan social, essayer de gratter un peu, mais ne permet en aucun cas de proposer des alternatives crédibles pour le maintien des emplois. Selon les chiffres du SPF emploi, 95% des travailleurs concernées par une loi renault sont effectivement licenciés.

 

L’enjeu au niveau de la Wallonie est l’emploi ; la création mais aussi la sauvegarde des
emplois. Chaque emploi perdu se paiera cher en 2022, quand les solidarités fédérales se réduiront à peau de chagrin.

 

Un mécanisme de droit d’alerte, comme il existe en France, mais aussi en Allemagne ou
en Tchéquie, qui permet aux organisations syndicales de recourir à une expertise indépendante, objective, dès qu’il y a risque par rapport à l’emploi, est la voie à suivre.

 

Un groupe qui décide de fermer un siège d’exploitation n’en informera pas les syndicats, même
présents dans des organes d’administration. Par contre, les syndicats qui disposeraient
par exemple d’informations via leurs réseaux internationaux concernant un investissement dans une ligne de production ailleurs dans le groupe, provoquant des surcapacités sur un site, pourraient éventuellement réagir plus tôt si on leur en donne les moyens, et réfléchir à des alternatives. Là on peut parler d’anticipation et de proactivité. La cogestion ne le permet pas, ne soyons pas dupe !

 

L’amélioration des procédures de concertation via un droit d’alerte, dont les principes
étaient prévus dans la loi de 48 sans jamais avoir été appliqués, serait une avancée considérable s’inscrivant dans les intérêts de la Région et de son développement socio-économique.

 

Dans le débat, il me semble aussi intéressant d’évoquer l’expérience de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), qui fut en 1952 la pierre angulaire de la construction européenne. Une expérience de concertation tripartite (travailleurs, employeurs et utilisateurs) des secteurs charbons acier qui introduisait un dialogue permanent entre interlocuteurs sociaux, sous l’égide d’une haute autorité. L’objectif était de contrôler la production et l’utilisation du charbon et de l’acier, qui étaient à l’époque les secteurs qui permettaient de mener des guerres, pour éviter justement de connaître à nouveau la guerre en permettant à un Etat de concentrer trop de
production comme l’Allemagne l’avait fait. Il s’agissait en fait d’une forme de planification de l’économie, répartissant la production en fonction des besoins de reconstruction de l’Europe. Cela n’empêchait aucunement les organisations syndicales de disposer de leur autonomie, que du contraire, mais donnait un sens au dialogue social. Cette planification explique probablement l’extinction du traité CECA en 2002, la construction de l’Europe ayant opté pour une voie
beaucoup plus libérale et basée sur l’extinction de toutes contraintes au libre-échange. Avec les résultats que l’on connait.

 

Si l’objectif est de renforcer la politique industrielle pour consolider nos régions, pour assurer la prospérité de la population et le développement socio-économique, nous serions bien inspirés de reprendre des formules qui ont fait leur preuve plutôt que de tenter de se mettre la tête dans le sac avec des formules visant uniquement à calmer les ardeurs et étouffer la contestation.

 

L’audition du dernier Président de la CECA au sein du Parlement wallon serait une bonne chose

 

 

En guise de conclusions :

 

 

Vous avez bien compris que pour la FGTB, la cogestion n’est pas la voie à suivre et qu’elle s’inscrit en totale opposition avec notre vision sociétale

 

Que nous nous basons sur des éléments objectifs, tirés notamment des enseignements de la crise de système que nous subissons depuis 2007, pour refuser de nous inscrire dans une voie qui présuppose une acceptation des règles du système comme l’impose la cogestion

 

Je comprends la volonté de certains de tenter de briser l’esprit de contestation et de changement de société défendu par la FGTB, en essayant de pousser les organisations syndicales vers les voies lissées et bien huilées de la pensée unique, dans lesquelles s’inscrit la soi-disant
incontournable compétitivité

 

Mais j’insiste sur le fait que ce serait une erreur considérable de vouloir passer en force et ne pas tenir compte des sensibilités profondes des organisations

 

Je pense qu’il serait utile d’en finir avec les leçons de morale sur le modèle allemand, un modèle qui compte 20 millions de travailleurs pauvres, qui se nourrit de parts de marché qu’il va
piquer aux autres états et qui contribue à une précarisation et un appauvrissement généralisé de l’Europe

     
Qu’à contrario, dans la volonté d’examiner les formules qui ont fonctionné en matière de
concertation sociale, l’expérience de la CECA aurait le mérite d’être étudiée au sein du Parlement

 

Dire que je partage le constat de l’inefficience ou de l’obsolescence des procédures de concertation, notamment la loi renault, et plaide pour une initiative telle que le droit d’alerte dans un contexte de sauvegarde de l’emploi en Wallonie ; si le fédéral ne le met pas en place, ou en attendant que le fédéral le mette en place, pourquoi la Wallonie ne le proposerait-elle pas ?

 

J'insiste enfin à nouveau sur le fait que dans une vision de développement socio-économique de la
région, la question de la propriété des moyens de production devrait être examinée lorsque les intérêts de la Région sont mis en danger (référence à la charte sidérurgie)

 

Merci de votre attention

 

Jean-François Tamellini



06/11/2012
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