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Quel dérapage salarial?

Politique, revue de débats Mars-avril 2011

 
Interview Mateo Alaluf

DÉRAPAGE SALARIAL : Depuis 1960, la généralisation des accords interprofessionnels entre syndicats et patronat se basait sur une norme salariale inscrite dans une perspective de progrès social. Il était alors admis par les deux parties que l’évolution des salaires devait reposer d’une part sur l’indexation des salaires pour maintenir le pouvoir d’achat des travailleurs et d’autre part sur le partage des gains de productivité entre salariés et employeurs pour assurer le progrès social [1]. La négociation était rythmée par les revendications syndicales et les concessions patronales sans que le dérapage salarial ne soit encore entré dans le vocabulaire social.

C’est au terme d’une longue période de persistance d’un chômage massif, de la financiarisation et de la mondialisation de l’économie ainsi que de la transformation des équilibres géopolitiques dans le monde que les conditions de la négociations collective ont été bouleversées. Alors que les rapports de force s’étaient considérablement dégradés pour les syndicats, la norme salariale s’est désormais fondée non plus sur la productivité mais sur la compétitivité. Précédemment la productivité tirait les salaires vers le haut, la compétitivité par contre ne pouvait avoir pour effet que la stagnation des salaires.

En 1989, la loi de sauvegarde de la compétitivité assure l’encadrement par le gouvernement de la formation des salaires. Le critère n’est plus le partage de la productivité mais la protection de la position compétitive de notre économie par rapport à nos principaux concurrents, à savoir l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. En 1996, une nouvelle loi modifie la précédente et organise d’une manière plus complète la sauvegarde désormais préventive de la compétitivité. La norme salariale s’en trouve dès lors réduite à la compétitivité et à l’indexation. Si, par rapport à d’autres pays, le maintien de l’indexation a permis jusqu’ici une meilleure protection des salaires en Belgique, la compétitivité, telle un corset de fer, assure une stagnation salariale au profit des entreprises.

La marge salariale dans les négociations collectives est définie par l’évolution salariale moyenne pendant la période considérée en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. En conséquence, le dérapage salarial dénoncé régulièrement par les patrons réside dans le dépassement de cette moyenne.

En d’autres termes, [en 2010], si notre compétitivité s’est considérablement améliorée, nos salaires ont dangereusement dérapé… vers le bas.

Ce processus, dont la logique est de tirer les salaires vers le bas, est aussi un processus tronqué. C’est en effet la politique salariale allemande qui pèse de façon déterminante sur cette moyenne. On sait pourtant qu’une comparaison terme à terme d’éléments isolés (ici le salaire) ne rend pas compte de la réalité. Or, les coûts salariaux, compte tenu de la structure économique propre à chaque pays, interviennent de manière inégale dans les coûts de production. Une étude récente du Dulbea-ULB montre que si les salaires interviennent dans les coûts pour 14,8% aux Pays-Bas, 17,8% en France et 19,7% en Allemagne, ils n’interviennent en Belgique que pour 12% [2]. Une augmentation de salaire pèse en conséquence moins sur les prix de production en Belgique, c’est-à-dire sur la compétitivité, que dans les autres pays de référence. En d’autres termes, si notre compétitivité s’est considérablement améliorée, nos salaires ont dangereusement dérapé… vers le bas.

Mots Clés : Emploi , Social

[1] Voir à ce sujet dans ce numéro l’article "Accord interprofessionnel : la concertation social au tournant".

[2] Les résultats de cette étude ont été publiés dans "Le baromètre socio-économique 2010" de la FGTB



02/11/2011
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