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Conférence de Paul Jorion à Pairi Daiza (27.6.11)

Conférence de Paul Jorion – Pairi Daiza 27.6.11

À l’initiative de la Société Régionale d’Investissements de Wallonie (SRIW)

 

C’est devant une assistance composée de pointures du monde patronal, de leaders syndicaux wallons, de représentants d’organismes publics et autres cadres issus de cabinets ministériels, que Paul Jorion, anthropologue au parcours qualifié d’époustouflant et de remarquable par le Président de la SRIW (Labille), de plus proche des théories du chaos par Jorion lui-même, entame son intervention sans filets et sous un soleil de plomb par ses souvenirs d’enfance à Fontaine-L’Evêque.

Un patelin industriel du Hainaut bien vivant durant la jeunesse de l’orateur, dont le verdissement des terrils et la dissipation des fumées d’usines quelques années plus tard symbolisaient le tournant vécu par la Wallonie. Une transition que l’orateur n’hésite pas à comparer au passage du paléolithique vers le néolitihique. Un peu comme dans cet album de Spirou qui, bien avant le passage du millénaire, nous projetait en l’an 2000. Une sorte de rupture entre l’avant et l’après…

 

Jorion entre dans le vif du sujet en se penchant sur l’examen du caractère cyclique des crises. A bien y regarder, selon l’auteur, les crises ne suivent pas véritablement de cycles ; les crises diffèrent les unes des autres, même si elles peuvent présenter des caractéristiques communes. Mais elles  nécessitent à chaque fois des solutions différentes et c’est probablement en ce point que la théorie des cycles ne constitue pas une vérité absolue.

 

Thème de prédilection pour l’anthropologue visionnaire : la gestion chaotique des terres et leur colonialisation. Elles sont à la base de crises majeures et apparaissent comme un critère devant faire partie intégrante des solutions.

 

Transition vers un ambitieux parallèle entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008 ; deux événements majeurs finalement pas si éloignés que çà dans le temps, qui marquent en tous les cas la fin de deux systèmes. Le point commun de ces deux événements, la cause profonde de la fin de ces systèmes, résident selon Jorion dans la notion de complexité. Que ce soit dans le régime communiste ou dans le capitalisme, trop de choses peuvent mal tourner en fonction de la complexité de ces systèmes respectifs, avec un effet de contagion ; pour le communisme, la bureaucratie, la surveillance réciproque, la corruption ; pour le capitalisme, les instruments dérivés, la titrisation, les CDS… et évidemment les subprimes constituent les outils privilégiés de cette complexité.

 

Pas de commentaire sur l’idéologie de ces deux systèmes…

 

Jorion, Nostradamus des temps modernes ?

 

De manière très lucide et en faisant preuve d’une humilité certaine, l’auteur à succès relativise ses lumineuses prévisions, 3 ou 4 ans avant qu’elle ne survienne, de la crise des subprimes. L’auteur souligne avec beaucoup de modestie mais probablement avec la même dose de cynisme,  qu’il lui a suffit de se baisser pour ramasser l’information, étant à cette époque au service d’une des institutions US à la base de la banqueroute mondiale.

Jorion utilise la métaphore du bourgeois qui voyait la peste proliférer sur Paris depuis le balcon de son hôtel particulier. Des mots savamment pesés devant le parterre de grands patrons wallons dont les intérêts financiers ont depuis belle lurette pris le pas sur les visions industrielles qui faisaient la grandeur des capitaines d’industrie d’antan.

Une façon peut-être de faire un pied de nez à ceux qui croient qu’on ne peut pas parler de redistribution de richesses lorsqu’on porte un costume cravate (qui plus est sous un soleil de plomb ce soir là) et qu’on a travaillé au cœur du mal. Mais le message n’est-il pas encore plus fort ?

 

Comme le rappelait le modérateur du débat dans son introduction en citant Orwell : « dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire »…

 

Jorion revient ensuite sur les causes de la crise de 2008, thème pour lequel il avait été invité par la SRIW. Les causes à l’origine de l’agonie du capitalisme…

 

Il part du problème de stagnation des salaires en rapport avec la hausse des gains de productivité pour illustrer le déséquilibre flagrant de la redistribution des richesses. Deux périodes phares en termes de concentration des richesses  aux USA : 1929 et 2007… avec les effets que nous connaissons. Le problème viendrait donc bien de la manière de redistribuer les richesses…

 

L’auteur cite les résultats d’un récent recensement (2010) réalisé outre Atlantique, qui démontre que 50% de la population la plus pauvre se partage 3,2% du patrimoine existant, tandis qu’1% au sommet dispose de près d’un tiers de ce patrimoine.

 

Il insiste bien évidemment sur ce qui a mis le feu aux poudres, l’accélérateur d’incendie que sont les crédits largement facilités dans l’immobilier. Permettre à la masse de continuer à acheter des produits malgré le blocage des salaires. On parle bien ici de la masse laborieuse.

 

Mais de l’autre côté de l’équation on retrouve ceux qui veulent protéger leurs fortunes de l’inflation en recherchant les rendements les plus élevés. Jorion développe, sans jamais citer le terme, les mécanismes de spéculation, usant du terme de pari sur l’évolution des prix. L’auteur cite Keynes à ce sujet, déplorant que « la survie d’une civilisation soit menacée par l’économie casino ».

 

Un des problèmes selon Jorion en ce qui concerne ces paris est que chacun des deux parieurs (voire plus) est persuadé qu’il va gagner et qu’aucun des deux ne provisionne suffisamment pour se couvrir en cas de pertes. Les CDS illustrent bien ce phénomène ; en cas de restructuration de la dette grecque, les assureurs des CDS devront rembourser le différentiel. Or, selon l’auteur, beaucoup de ces assureurs font partie de groupes financiers allemands, pas forcément dans les meilleures conditions de solvabilité…

 

Conséquence de ces paris insensés, l’une des plus grosses supercheries organisées par les économistes des temps modernes : l’addition des reconnaissances de dettes afin de mesurer les richesses créées. Une aberration quand on connait la capacité de remboursement de nombre de ces acteurs (via des instruments tels que les options, futures, etc)…

 

Un monde fondé sur le crédit est fragilisé et la complexité du système peut facilement le mettre à terre.

 

L’orateur illustre brièvement la situation de la Chine, des USA et de l’Europe en évoquant leur rapport au capitalisme.

 

En ce qui concerne la Chine, l’auteur considère que cette dernière ne s’est pas convertie au capitalisme. Elle a le don d’expérimenter chacun de ses outils « en traversant le gué en tâtant chaque pierre » comme la préconisait Deng Xiaoping. Elle crée un produit dérivé et si celui-ci ne fonctionne pas, elle le stoppe. Idem en ce qui concerne la spéculation immobilière ou l’inflation ; des contre feux sont toujours allumés pour éviter la propagation des incendies.

 

Les USA conservent quant à eux l’avantage d’avoir une monnaie de référence (jusque quand ?) qui leur permet de faire fonctionner la planche à billets. Mais la dette publique US qui atteint les 14.000 milliards de dollars constitue un défi énorme, surtout quand on connait le rôle de la Chine dans cet acte souverain ; la Chine n’est pas seulement un bailleur de fonds majeur, mais elle conseille (et oriente donc) également les USA…

 

L’Europe enfin est dans une situation d’assistanat ; nous sommes face à une Europe infantilisée selon Jorion. La Chine et le Japon (avant Fukushima) sont en coulisses. Un des problèmes majeurs de l’Europe réside selon l’orateur dans le fait que la zone euro ait été créée avant que l’unité européenne ne soit constituée, hypothéquant les espoirs de consolidation de solidarités.

 

 

En guise de conclusions et après avoir dépeint une situation pas forcément des plus joyeuses, simple illustration des réalités actuelles, Paul Jorion clôture néanmoins son exposé par une note d’espoir : « nous sommes à un tournant et d’autres perspectives s’ouvrent à nous ». Pour Jorion, nous devons être pionniers dans la recherche de solutions nouvelles. L’école de la décroissance est une voie, à laquelle l’auteur ne croit pas. Mais d’autres voies sont possibles et c’est en développant « des idées bizarres », « en revenant à la hauteur de bifurcations où nous avions abandonné certaines idées, en redéveloppant des solutions qui ne paraissaient pas réalisables auparavant mais qui auraient tout leur sens aujourd’hui que nous réussirons à recréer autre chose ».

 

Avec des bases plus sociales espérons-le…

 

 

 Jf Tamellini

 



29/06/2011
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